Effet Boomerang, le regard de Delphine Chevalme sur les violences urbaines

Delphine Chevalme, En bas d’un grand ensemble, série Effet Boomerang, 2019, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

Nous en parlons enfin, des violences. Les médias évoquent de plus en plus des abus de pouvoir, exercés par des policiers en activité. Beaucoup ont manifesté, ont protesté. Des artistes ont aussi commencé à s’exprimer à ce sujet, mais essentiellement dans les sphères musicale et cinématographique. Nous avons donc décidé d’aller à la rencontre de l’artiste Delphine Chevalme, qui a réalisé des œuvres sur les violences urbaines.

Delphine Chevalme, Manifestation, série Effet Boomerang, 2018, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

Sa série Effet Boomerang est originale tant par sa technique que par le sujet _ les violences étant peu évoquées dans le travail contemporain des artistes plasticiens. Chacune de ces images est le résultat d’une recherche de visuels sur internet, puis retravaillés à la suie. « Il y avait déjà un effet d’expérience en tapant des mots sur internet, précise l’artiste. On trouve très facilement ce type d’images sur Google. Je voulais leur redonner un peu d’épaisseur et de corps ». La technique se fait presque finalement porte-parole de l’image. Les œuvres évoquent une variété de représentations urbaines, de la scène de genre aux images de violences. Lorsque l’on s’interroge sur l’impact de la propagation de visuels, pouvant être choquant par leur brutalité, Delphine nous répond : « je ne suis pas forcément d’accord là dessus, car j’aime chercher des images qui interpellent. La violence permet de réveiller les gens,c’est nécessaire de les voir pour prendre conscience de ce qu’il se passe. Néanmoins,la violence devient plus dérangeante dans le cadre de vidéos que d’images fixes ».

Delphine Chevalme, Manifestation contre les violences policières, série Effet Boomerang, 2019, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

Habitant à Saint Denis, Delphine s’est intéressée à ces violences. Durant la période du confinement, la diffusion de vidéos d’abus policier, notamment en banlieue, n’a fait que croitre. « C’est toujours choquant mais on s’y attendait un peu, indique l’artiste désabusée. Pendant le confinement à Saint Denis, je me suis fait contrôler que deux fois, quand d’autres se faisaient contrôler systématiquement. J’ai vu des contrôles ciblés ».

Selon le site Universalis, la banlieue correspond à l’origine davantage à des notions d’ordres juridique et administratif qu’à l’idée d’expansion urbaine et de peuplement. L’humain est donc ici peu pris en compte. L’étymologie de ban est quant à lui une loi à laquelle il faut obéir, sous peine de condamnation. « C’est un terme très politique, explique-t-elle. On a voulu rejeter des populations hors des frontières ». Pendant cette période, nous avons pu pleinement prendre conscience du luxe que pouvait représenter la géolocalisation de notre lieu d’habitation. Si aujourd’hui la préoccupation des abus de pouvoir se fait davantage ressentir, c’est notamment parce qu’elle a connu un déplacement géographique intramuros, au cœur des villes. « C’est un peu comme une maladie avec des symptômes, mais ce n’est pas les émeutes qu’il faut traiter mais la raison de leur fait, illustre l’artiste. Ce ne sont plus des problèmes périphériques, mais reviennent au cœur de la société ».

Delphine Chevalme, Manifestation, série Effet Boomerang, 2019, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

La lutte contre ces violences n’est pas un problème contemporain. En effet, dans sa série Effet Boomerang, Delphine s’intéresse également aux images plus anciennes, en mêlant l’histoire à l’actualité. C’est ainsi que lui vient l’audacieuse idée d’utiliser le tiroir comme outil d’encadrement de ses œuvres, « je les vois comme des tiroirs d’archives, justifie-t-elle, mais qui ne resteraient plus dans un meuble, mais sortis de l’égide de leur meuble et dévoilés au regard du public ».  A l’instar de sa capacité de protection, il conserverait notre histoire, il conserverait notre histoire, notamment celle de l’immigration afin qu’elle ne tombe dans l’oubli. Une différence entre les images anciennes et d’actualités est notable. En effet, la violence est plus visible sur les œuvres témoignant de l’actualité, à l’inverse de celles qui représentent des archives, supposant un calme entre les deux parties. « Il faut bien prendre du recul sur toutes ces photos, nous avertit Delphine, car elles peuvent être détournées. On doit avoir le regard pour faire la part des choses ». Si ces photographies laissent imaginer une situation plus paisible le jour où elles furent prises, elles ne peuvent dissimuler pour autant un contexte de tension.

Delphine Chevalme, François Mitterand en visite à la cité des Minguettes, série Effet Boomerang, 2019, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

« Là c’était une image à Lyon où Mitterrand était venu pour apaiser les tensions, indique l’artiste. Cette photo montre une volonté d’apaisement mais aussi qu’il y avait déjà des problèmes. Donc que les choses n’ont pas beaucoup avancé ». A la suite d’un appel à projet sur les violences urbaines, Delphine Chevalme a pu réaliser une exposition en solo show à la galerie G de la maire de La Garde, situé au Sud de la France. « L’équipe était très contente d’avoir un projet un peu politique » explique-t-elle. Une initiative de prise de conscience commence ainsi à se faire ressentir. Si les élus de la mairie étaient enthousiastes à l’idée d’évoquer un tel tabou, ce ne fut pas nécessairement le cas du public ; « J’ai eu de bons retours, raconte l’artiste, mais les gens parlaient plus de la technique de la suie plutôt que de la thématique. Je sentais aussi que le public ne voulait pas trop aborder le sujet politique. Après je ne pense pas que les gens aient vraiment voulu voir. Il y a un côté séduisant dans les images en noir et blanc, travaillé à la suie, qui éloigne le regard du sujet ».

 

Delphine Chevalme, Veillée en hommage à Zyed et Bouna, série Effet Boomerang, 2018, dessin à la suie, 76 cm x 56 cm

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