Libertés. Femmes magiques

Riccarda Montenero, Victime non coupable VI, 2019, 80x60cm.

Avant cette période de confinement, j’ai découvert le travail du duo d’artistes Libertés. Femmes magiques, un projet initié par Riccarda Montenero en collaboration avec Faé A. Djéraba. Du fait de ce contexte, beaucoup n’ont pas pu voir leurs œuvres. C’est pour cela que j’ai décidé d’aller à leur rencontre, afin de vous faire part de mon coup de cœur du mois de mars.

« Songe, ô futur cadavre, Ephémère merveille, Avec quel excès je t’aimais », le titre de l’exposition à la galerie Mémoire de l’Avenir, extrait du Poème de l’Amour d’Anna de Noailles, annonce déjà la couleur. L’exposition nous introduit d’abord dans une ambiance mystérieuse. Les photographies d’une femme allongée, immobile et silencieuse nous plonge dans une atmosphère aussi apaisante que glaçante. Vêtue d’un linge blanc, elle semble être un ange à la frontière de la vie.

Faé ne fut pas que la modèle de la photographe Riccarda. Le sujet de ces œuvres porte sur un événement tragique de sa vie. « On voulait faire une histoire d’un cadavre qui venait d’être retrouvé dans la rue, explique Faé. C’est une histoire entre l’ange, la victime et le diable _ le coupable. C’est mon histoire mais celui de beaucoup d’autres femmes ». Le choix d’illustrer cette brutalité fut davantage subtil et imaginé. « Je n’aime pas représenter la violence, se justifie Riccarda (…). Je travaille sur la représentation, je n’aime pas la réalité telle qu’elle ».

Faé A. Djéraba, Le Feu IV, 2019, 40x60cm

Tentant de reproduire, au sein de l’exposition, les différents phases d’acceptation, la série de photos Le Feu représente la partie de la « prise de conscience ». « Au moment de travailler sur les photos de Riccarda, je me suis rappelée de ce qui s’était passé, se confie Faé. Ce n’était pas qu’une agression, mais un viol. Les poils, le sang sur mon jean… C’était mon premier rapport sexuel. J’avais besoin que tout brule pour pouvoir renaitre. Petit à petit j’ai eu un soulagement. En voyant ces flammes, je me suis libérée ». La réalisation cette série de photographies n’était pas prévue. Elle est finalement le résultat d’un choc. « Avant ce projet, elle n’avait pas réalisé qu’elle n’était absolument pas coupable, explique Riccarda. Une fois qu’elle a pris conscience qu’elle était innocente, elle a passé 3h de folie et a tout brûlé ». Faé a voulu capturer ce moment comme une archive du passé. Ce duo d’artiste a choisi de ne pas exposer ces œuvres de manière traditionnelle. « J’ai voulu mettre ces photos au sol, justifie Faé, pour créer un contact avec le spectateur, pour l’y inclure, faire partie de l’œuvre et du message. D’ailleurs ce qui était intéressant, c’est que le public n’a pas osé marcher dessus, se mettre dans les flammes. Le droit des femmes est piétiné tous les jours, c’est pour cela que je souhaitais que l’on marche directement sur les photos au sol. Regarder les flammes c’est passif, alors que marcher dessus, c’est rentrer au cœur du problème ».

Riccarda Montenero, Point de rupture II, 2019, 120x110cm

A l’instar de Niki de Saint Phalle, Faé s’est saisie d’une arme pour exprimer sa colère. Ces deux artistes ont traversé différentes étapes psychologiques du traumatisme, impactant leur production artistique. Le Diptyque Point de rupture occupe une place centrale dans la proposition narrative. « L’intention était de rendre palpable l’immense douleur créée par l’agression ; le patch, sur un sein qui a perdu sa forme, souligne le corps violé et marqué par la cicatrice », indique la photographe. L’arme pointée sur le spectateur est une provocation et non une incitation à un acte violent. Naturellement, Faé a d’abord dirigé l’arme vers son corps, puis vers le spectateur. « A ce moment, j’ai compris que je n’étais pas coupable, exprime l’artiste. J’étais une victime. Je l’ai accepté pour la première fois ». L’acte est frontal. Il vise le spectateur. Mais à la fin de la narration, il propose une réponse différente, la guérison.

Posé au sol à côté, Vol d’innocence évoque « une violence plus intime, explique Riccarda, en vertu du sentiment que remémore l’oreiller. Cet objet, relatif à la relation amoureuse, peut mieux raconter le drame de la violence répétée ». L’exposition se finit avec la vidéo d’une performance, réalisée par Teresa Scotto di Vettimo, montrant l’artiste Sofia Valdiri se défaire d’un linge blanc, métaphore d’une libération. La mise en place de cette exposition fut également une délivrance pour Faé. « Une fois l’exposition à Paris, je peux enfin l’affirmer : je ne suis pas seulement une victime, raconte l’artiste. Je suis une nouvelle personne qui a trouvé son équilibre ».

Durant le confinement, les violences conjugales ont augmenté de 30% en France. 28 femmes ont déjà été victime de féminicide depuis le début de l’année. « Quand cela m’était arrivée, se confie Faé, j’avais deux choix : me suicider où partir. Alors je suis partie ». Lorsque l’on demande au duo d’artistes comment voit-elle l’avenir des femmes, elles ne sont pas rassurées. « La femme a déjà beaucoup souffert, elle n’a pas besoin d’être encore piétinée » s’attriste Riccarda. Les deux femmes s’accordent sur le fait que l’on ne peut s’en sortir seule. « Il y a déjà des moyens, mais ce n’est pas suffisant, déplore Faé. Il faut changer les mentalités dès l’enfance, avec le système sociale et l’école qui doivent agir directement. Les victimes sont doublement victime à cause de ce système. Il faut beaucoup plus de moyens drastiques pour voir une évolution ».

Faé A. Djéraba, Tourbillon I, 2019, 40x60cm

 

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